Le banc du fond — une histoire en six lettres
Nora attend ses nouveaux bacs vendredi. Jeanne a promis d’enlever le banc, mais sa camionnette tarde à venir. Une histoire complète en six lettres, avec trois invitations facultatives à lire et à écrire.
Une histoire en six lettres
Fiction originale. Deux femmes échangent des mots dans un jardin : un banc doit partir avant vendredi. Les personnages et leur correspondance sont inventés.
1. Lundi — Dans la boîte du jardin
Madame Morel,
Je reprends la parcelle 18. Nous nous sommes croisées samedi : j’étais celle qui cherchait le robinet avec une clé de vélo. Vous m’avez dit que vous enlèveriez le banc lundi. Il est toujours au fond, sous le sureau.
Mes bacs arrivent vendredi. J’ai tracé leur emplacement avec de la ficelle ; le plus long passe exactement là où se trouve le banc. Je n’ai pas d’autre endroit pour le mettre sans bloquer le passage.
La boîte près du portail ferme mal, mais elle garde les papiers au sec. Je travaille de nuit cette semaine et je passerai chaque matin. Merci de m’indiquer quand vous pourrez venir.
Nora Besset
P.-S. J’ai trouvé vos gants dans le tiroir de l’abri. Je les ai posés sur le banc.
2. Mardi — Au verso du premier mot
Madame,
Mon fils doit trouver une camionnette. Pourriez-vous m’accorder encore quelques jours ? Le banc ne tient pas dans sa voiture. Il est plus long qu’il n’en a l’air, surtout lorsqu’on essaie de fermer un coffre.
Je vous serais reconnaissante de ne pas le démonter. Les vis ont été peintes plusieurs fois et celle de gauche, sous l’assise, tourne dans le vide. Si vous soulevez le banc par le dossier, il vous restera dans les mains. Prenez-le par-dessous.
Les gants peuvent vous servir. Le droit a un trou au pouce, mais le gauche est presque neuf. Je perdais toujours celui de droite ; j’achetais donc une paire et j’usais le nouveau droit. Il me reste quatre gauches.
Jeanne Morel
3. Mercredi — Sur une feuille quadrillée
Madame Morel,
Vendredi à midi, au plus tard. Après, je dois pouvoir installer les bacs. Je les ai commandés aux dimensions de ce coin et je ne peux plus modifier la livraison.
Je peux vous aider à porter le banc jeudi entre dix et onze heures. Je n’ai pas de voiture. Si la camionnette n’est pas certaine, dites-le-moi aujourd’hui : il nous reste un peu de temps pour chercher une autre solution.
Je préfère une réponse qui m’ennuie à une promesse qui me fait attendre.
J’ai déplacé les gants sous le siège. Il pleuvait dans les doigts. Le gauche me va ; merci. Je vous laisse le droit, qui doit avoir beaucoup d’expérience.
Nora
4. Jeudi matin — Dans une enveloppe non fermée
Nora,
Mon fils n’a rien promis. Je ne lui ai même pas demandé. Il a déjà passé deux samedis à vider mon abri. J’ai inventé la camionnette pour obtenir quelques jours sans vous dire ce que j’allais en faire. Je vous présente mes excuses.
J’ai une voiture. Le banc démonté y entrerait. Chez moi, en revanche, il n’y a plus de jardin, ni de balcon. Sur ma liste de déménagement, j’avais écrit « banc : à emporter ». Je n’avais pas prévu de case pour « où ? ».
Je l’ai fabriqué avec ma sœur. Elle voulait le peindre en bleu, moi en rouge. Le dessous est bleu. Vous pouvez vérifier. Nous avions chacune prétendu que la peinture de l’autre était finie.
Hier, je me suis assise dessus en attendant de vous voir. J’avais apporté un livre pour avoir l’air occupée. Je n’ai pas ouvert le livre.
Je viendrai demain à dix heures avec mes outils. Je l’emporterai en morceaux. Pourriez-vous seulement m’aider avec la vis qui tourne ? Ensuite, je resterai un moment seule, si cela ne vous dérange pas.
Jeanne
5. Jeudi soir — Sous une pierre plate
Jeanne,
D’accord pour dix heures. Je pourrai rester jusqu’à dix heures et demie. Ensuite je rentrerai dormir ; vous aurez le jardin pour vous.
J’ai regardé sous le banc. Il est bien bleu. Vous avez toutes les deux peint sur les têtes des vis : aucune n’a gagné.
Pour la dernière demi-heure, voulez-vous que je laisse ma chaise pliante dans l’abri ? Je la reprendrai quand les bacs seront installés. Elle est jaune ; personne ne vous demandera votre avis.
Gardez ce mot. C’est mon seul exemplaire écrit de « je rentrerai dormir » cette semaine, et j’aimerais tenir parole.
Nora
6. Vendredi, onze heures cinquante — Sur la chaise jaune
Nora,
Tout est dans la voiture. Le coin est libre, j’ai même ramassé les rondelles. Merci d’avoir tenu l’écrou pendant que je dévissais. C’était donc lui qui tournait.
J’ai appelé ma sœur. Elle a une place dans son entrée pour le banc, à condition de le raccourcir. Nous allons le faire ensemble dimanche. Elle a dit : « Cette fois, on mesure avant. » Je n’avais pas précisé que je l’avais déjà promis à ma cuisine.
J’ai posé votre chaise là où était le banc. Elle est beaucoup plus confortable. Ne le dites pas à ma sœur.
Je suis restée vingt minutes. Cette fois, j’ai lu douze pages.
Jeanne
P.-S. J’ai gardé le gant droit. Il reste des vis à enlever.
Après la lecture, si vous le souhaitez
Relisez les formules d’adresse et les signatures. À quelle lettre le ton change-t-il ? Relevez ensuite une phrase de Nora qui reste ferme malgré ce changement.
Pourquoi la chaise jaune compte-t-elle dans la dernière lettre ? Trouvez deux détails précis dans les lettres 4 à 6, sans résumer toute l’histoire.
Écrivez un septième mot de 60 à 90 mots, signé par la sœur de Jeanne après le dimanche. Faites comprendre un petit désaccord par un objet ou un geste. Évitez les mots « dispute », « souvenir » et « émotion ».
Une piste de lecture — à garder pour après
La quatrième lettre remplace « Madame » par « Nora » et dit enfin ce que Jeanne cachait. Nora lui répond par son prénom, mais garde sa limite : elle partira à dix heures et demie. La chaise permet à Jeanne de rester sans retenir le banc. Dans la quatrième lettre, son livre est fermé ; dans la sixième, elle a lu douze pages. Ces détails peuvent suggérer un apaisement, sans que Nora renonce à son espace ni que Jeanne conserve le banc intact. D’autres lectures sont possibles si elles s’appuient sur le texte.